Magm3 guide informel de nouvelles cultures depuis le siècle dernier

Le démon de Hannah d’Antoine Rault

Posté le 8 novembre 2009

hannahHannah Arendt, jeune étudiante, et Martin Heidegger, son maître, s'aiment passionnément jusqu'à ce que l'Histoire les sépare. Avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Heidegger est séduit par le national-socialisme. Cette faiblesse l'éloigne de ses amis eux aussi intellectuels, parfois juifs, mais surtout d'Hannah. Michel Fagadau met en scène les retrouvailles imaginées par Antoine Rault entre ce grand philosophe allemand qui a perdu sa respectabilité et cette femme qui est désormais reconnue pour son travail et sa pensée.

La scène présente deux appartements juxtaposés, celui d'Hannah Arendt (Elsa Zylberstein) et de son mari Heinrich Blücher (Jean-Marie Galey), à New York, et celui de Martin Heidegger (Didier Flamand) et de sa femme Elfride Heidegger (Josiane Stoleru), en Allemagne. Hannah et son mari forment un couple déséquilibré où la femme réussit professionnellement et fait survivre son ménage. Il est question qu'Hannah retourne en Allemagne pour le travail. Une fois la décision prise, son angoisse grandit. Retourner dans ce pays qui n'est plus le sien et surtout dans lequel vit toujours son grand amour la remplit de peurs. Peur de revoir cet homme qu'elle a tant aimé et qui aujourd'hui éveille chez elle une haine et un dégoût certain. Comment a-t-il pu? L'appartement de Martin et de sa femme met en scène un vieux couple. Lui, retranché dans sa pensée, dans sa vie, ne supporte pas d'être mis à l'écart de la vie intellectuelle, de ses anciens amis. Sa femme le soutient, comme elle l'a toujours fait pour qu'il devienne Heidegger. Qui sont ces gens pour lui reprocher d'avoir été un bon allemand ?! Une lumière apparaît cependant dans la vie d'Heidegger lorsqu'il reçoit un message d'Hannah qui souhaite le revoir.

Plus tard, dans sa chambre d'hôtel, Hannah accueille Martin. Fébrile, elle tente brièvement de résister à cet amour auquel elle ne peut pourtant pardonner les actes. Elle va ensuite laisser jaillir ses questions, elle veut savoir, comprendre ce qu'il a fait et s'il regrette. On assiste alors aux débats entre un homme et une femme, deux philosophes. Elle ne comprend pas son obstination à penser hors de l'histoire, hors de la politique. Lui ne comprend pas comment l'on peut prétendre philosopher dans l'histoire, en mêlant la politique à la pensée philosophique. Hannah n'est clairement plus l'élève, elle ne laisse plus Martin monologuer. Elle est redoutable, tour à tour femme et philosophe elle fait tout pour forcer Martin à parler, à regretter. Il finit par comprendre ce qu'elle attend.

Une sorte de soulagement apparaît jusqu'au discours fracassant et sans malentendu de sa femme qui fait irruption dans la chambre d'hôtel pour livrer à Hannah la vérité, pour nous livrer ses pensées intimes, ses peurs et ses espoirs d'homme. Hannah, atteinte par ces révélations, rentrera aux États-Unis avec la certitude qu'ils ne pourront se retrouver tout en sachant que son amour pour lui est bel et bien vivant. Il nous reste à savoir comment séparer l'homme du philosophe pour apprécier sa pensée et son génie malgré des choix de vie incompréhensibles.

Le jeu d'Elsa Zylberstein (Hannah), surprenant au cours des premières minutes, nous plonge rapidement dans cette histoire de femme et d'amour douloureuse. Elle rend crédible et donne vie à cette midinette faible, hystérique qui se révèle être une philosophe hors norme, pleine d'ironie et de cynisme. Jean-Marie Galey a trouvé le bon ton pour jouer le mari d'Hannah, cet homme un peu simple sans être bête, pas bien contraignant et qui se révèle bien plus important pour l'équilibre d'Hannah car il la connaît et la comprend. Didier Flamand a réussi à se mettre dans la peau d'un vieil homme en apparence solide qui a perdu sa grandeur et qui ne peut oublier qui il est, ce qu'il a fait, surtout face à sa femme interprétée par Josiane Stoleru, parfaite dans son rôle de femme qui dirige son foyer d'une main de fer, qui sait que c'est elle qui a permis à Martin de devenir Heidegger et qu'il ne pourra lui échapper. Michel Fagadau a trouvé le moyen de nous raconter une histoire d'amour singulière traversée par des éclats d'humour brillants tout en soulevant des questions qui nous permettent de faire durer le plaisir de ce spectacle le temps que nos réponses se forment.

Une pièce  mise en scène par Michel Fagadau assisté de Nathalie Hancq à voir à la comédie des Champs Elysées jusqu'au 31 décembre 2009.

Posté par gail

Seule fille... pour l'instant... J'aime le théâtre, l'opéra, les ballets, la littérature, la philosophie et question musique, tout ce qui s'apparente à du "rock", avec des guitares et des instruments quoi!
Commentaires (3) Trackbacks (0)
  1. ha! enfin une fille qui écrit sur ce site beaucoup trop masculin 😉
    On sent bien la philosophe derrière cette critique.
    J’attends les prochaines!

  2. hé hé, ils sont durs à suivre mais je vais essayer d’augmenter la contribution féminine 😉

  3. Ouais d’abord! Le théâtre c’est pour les gonzesses!


Leave a comment

Aucun trackbacks pour l'instant