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La solitude des nombres premiers de Paolo Giordano

Posté le 10 décembre 2009

solitude

Alice et Mattia sont deux jeunes qui survivent tant bien que mal à un traumatisme subi dans leur enfance. Alors que son père la pousse à faire du ski de compétition, activité qu'elle déteste, Alice fait une chute qui la laissera handicapée physique. La sœur jumelle de Mattia, handicapée mentale, disparaît après qu'il l'a abandonnée dans un parc afin de se rendre seul chez un camarade. Écrasé par la culpabilité, il se renferme sur lui même et trouve refuge dans les mathématiques et l'auto-mutilation. Alice dans la photographie et l'anorexie.

Le livre raconte comment leurs chemins se croisent, régulièrement et tout au long de leur vie. Se rapprochant sans jamais vraiment pouvoir se trouver.

Paolo Giordano, jeune auteur italien, né en 1982 et terminant actuellement un doctorat de physique nous livre ici son premier roman, qui fit l'effet d'une véritable bombe dans son pays d'origine : à 26 ans il se vit décerner le très prestigieux prix Strega, ce qui correspond peu ou prou à un Goncourt en France.

Le titre du roman est une référence aux mathématiques. Un nombre premier est un nombre entier qui possède exactement deux diviseurs : 1 et lui-même. L'auteur nous rappelle (ou nous apprend...) qu'il existe des nombres premiers dits jumeaux, c'est-à-dire séparés par un unique entier pair (par exemple 3 et 5). Ces nombres partagent une singularité commune (le fait d'être premiers), et, bien que très proches, ils demeurent tout de même éloignés.

C'est cet état qui voit sa transposition directe dans le roman. Le lecteur sentira Alice et Mattia proches, partageant tous deux une histoire dure et traumatisante, mais tellement en marge des relations sociales classiques qu'ils demeureront hors d'atteinte l'un de l'autre.

Malgré le pathos que l'on peut redouter, étant donné le pitch, l'auteur parvient à éviter le piège de la psychologie larmoyante en racontant son propos avec une écriture efficace, sans fioriture et directe. Il parvient à exprimer son récit et les sentiments des protagonistes avec justesse. Le ton est froid et objectif, on retrouve la référence aux mathématiques du titre dans le style de l'auteur. En conséquence, on subit de plein fouet la violence que les personnages s'infligent. Marginalisés, et ne parvenant pas à s'insérer pleinement dans la société, ils portent en eux le stigmate d'un traumatisme vécu dans l'enfance dont ils ne peuvent (ou veulent) s'affranchir.

Le roman est violent et ne laisse pas indifférent, inspirant un sentiment ambigü, bercé de tristesse, de mélancolie et d'étrangeté.

La solitude des nombres premiers, de Paolo Giordano (2008 pour la première édition en langue italienne, 2009 pour cette édition traduite par Nathalie Bauer)
Édité par Les éditions du Seuil (ISBN: 978.2.02.098260-3)

Posté par matteo

Contributeur de magm3 depuis le début (ou presque), en particulier sur les aspects techniques. Je suis particulièrement intéressé par la littérature fantastique (classique et contemporaine), le cinéma d'art et d'essai, la musique électronique (balayant large du breakbeat aux productions expérimentales type Raster Noton). Actuellement ingénieur en informatique.
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  1. J’ai eu l’occasion de m’essayer à ce livre, mais je n’y ais pas trouvé la même satisfaction que toi. De ce que j’ai pu en lire (je me suis arrêté vers la page 60) l’auteur se place du point de vue de ses personnages, mais utilise un langage, notamment dans les premières pages qui sont celles de l’enfance des protagonistes, qui ne leur correspond pas du tout. Ce qui m’a entièrement gâché le récit, que j’ai trouvé, pour ce que j’en ais lu, beaucoup trop brut et sans véritable recherche. N’en ayant lu que très peu avant d’abandonner, je ne peux juger, peut-être que le récit prend toute sa dimension dans sa longueur, mais les premières pages m’ont laissé dubitatif quant à ce dernier point…

  2. Je comprends tout à fait que l’on puisse abandonner ce livre au début, et d’ailleurs même par la suite. Le style d’écriture est tellement spécial et inhabituel que je conçoit tout à fait qu’il puisse plaire, ou non. Maintenant, j’ai nettement préféré la suite que le début, on comprends tout de même plus facilement les errements de jeunes adultes que ceux d’enfants, mais je ne dirai pas pour autant que le récit prend toute sa dimension dans la longueur, même si la fin, qui ne cède pas à l’appel de la guimauve, est une bonne surprise.

  3. Le pitch fait peur, c’est clair. Et j’ai un peu l’impression quand tu en parles, que ce qui sauve ce livre, c’est de ne pas avoir sombré dans la guimauve qu’il semble pourtant appeler du pied. Es-tu enthousiaste ou simplement clément?

    Quant à « trouver refuge dans les mathématiques et l’auto-mutilation », il y a une mise en parallèle qui pourrait presque être vexante 😉

  4. A vrai dire, je ne suis pas spécialement client, d’habitude de la littérature « normale ». Je dis normale par opposition à littérature de genre, et pour ne pas être ambigu vis à vis du terme « classique ». Alors la littérature « normale », primée de surcroît, ce n’est pas d’habitude ma tasse de thé…

    Au final, c’est un livre que j’ai pris en me faisant accrocher par le titre et sa référence aux maths, au hasard d’une table de libraire, en me disant justement « après tout, ça fait longtemps que je n’ai pas lu un roman ‘normal' ». Je ne suis pas spécialement clément, je m’attendais certes à bien pire, mais j’ai été très heureusement surpris.

    L’auteur est parvenu à nous raconter son histoire avec justesse, et en évitant une certaine complaisance, que je redoutais. Donc non, je pense vraiment que c’est un bon roman, du moins m’a-t-il plu.

    Maintenant, pour la mise en parallèle, elle est involontaire, pour ma part. A la lecture du roman, on se rend compte qu’elle n’est sans doute pas fortuite, le personnage ne trouvant un semblant de bien être que dans l’aspect abstrait des mathématiques, détaché de l’existence « matérielle ». En revanche, si l’on voulait vraiment être mauvaise langue, nous rappellerions que l’auteur est un physicien…

  5. D’accord, merci de m’avoir éclairé, je comprends mieux ton point de vue et je vois assez bien l’impression que tu décris.


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