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Ninja Cuts Vol. 3 : Funkungfusion

Posté le 24 février 2010


Il est des disques dont l'influence est majeure sur une personne, et peu de disques m'ont autant influencé que cette troisième compilation Ninjatune. Alors que nous (l'équipe magm3) sortions lentement d'une adolescence qui, commencée par le hardrock, sombra petit à petit vers le metal, le speed, le death puis le black, Greg est un jour arrivé avec ce double CD. Tandis que je le rangeais dans mon cartable, il me glissa: "cette compilation est maudite, elle donne envie de vendre sa discothèque pour n'acheter que du Ninjatune" (ce qu'il fit d'ailleurs quelques mois plus tard). A peine glissée dans ma platine, je lui donnais raison: ce disque fut pour moi le véritablement point de basculement du métal vers l'électro.

Les compilations Ninjatune sont réputées, et elles le méritent. Celle-ci ne déroge pas à la règle et constitue bien un véritable bijou. Elle offre une plongée dans la production du label au cours de ce que j'estime être sa période la plus prolifique: au tournant du siècle, alors que le label arrive à ses 10 ans. La musique se situe alors au carrefour de l'acid jazz, du hip-hop et du drum'n'bass et les ninjas attaquent sur presque tous les fronts. La sortie de la compilation est contemporaine de la création du label BigDada, témoin d'une diversification que l'estampille "NinjaTune" ne suffisait plus à contenir à elle seule. C'est de cette période faste pour le label anglais que Funkungfusion est le témoin. Je pourrais citer presque tous les morceaux comme étant exceptionnels, mais si je dois n'en garder que quelques-uns, il s'agirait d'Amon Tobin, qui livre avec Sordid un morceau archétype de sa production, ambiance sombre et rythmique lourde. Herbaliser, Wagon Christ ou encore DJ Vadim sont présents avec un Abstract Hip-Hop inspiré, Up, Bustle & Out s'aventure sur le terrain de l'asian vibe avec cythares et rythmiques drum'n'bass [1]. Coldcut n'est bien sûr pas en reste, avec une version live de More beats & pieces, sorte de mash-up hardcore sévèrement samplé. Mr Scruff avec Fish signe quant à lui un morceau fondateur...

Et puis il y a ces véritables perles... Je dois bien avouer que plus de 10 ans après, réécouter cette compilation n'a pas toujours été facile. Encore aujourd'hui, je connais cette compilation absolument par coeur, au point d'entendre le début de la piste suivante lorsque les dernières mesures de la précédente retentissent encore. De plus, il faut tout de même reconnaître que quelques morceaux ont vieilli, et c'est, je trouve particulièrement vrai de ceux émanant de la branche NTone. Mais malgré tout, d'autres sont restés d'une fraîcheur tout à fait exceptionnelle et ont provoqué une véritable surprise alors que j'étais plutôt dans un état d'esprit d'archéologue. Je pense à Roots Manuva [2] qui arrive calmement en milieu de premier disque avec Clockwork, tout simplement l'un des morceaux les plus efficaces que j'ai entendu en Hip-Hop et dont le style dépouillé n'a pas pris une seule ride. Il y a aussi The Crow, de DJ Food, dont la réécoute m'a retourné. La première version présente sur cette compilation (2 ans avant la sortie de Kaleidoscope) déploie une ambiance mélodieuse sombre toujours aussi envoûtante qu'à la première écoute. Incroyable.

Vous l'aurez compris j'ai adoré cette compilation lorsque je l'ai découverte, vraisemblablement autour de 98/99, et malgré quelques hics, son écoute aujourd'hui réserve encore d'excellentes surprises. Dans tous les cas, elle représente ce que je pense être le Ninjatune de la grande époque, celle de l'apogée du label. En effet, malgré l'éclectisme apparent des styles (downtempo/electro/hip-hop/acid-jazz/...) les productions Ninjatune de cette époque formaient un ensemble d'une étonnante cohérence. C'est peut être ce qu'il y a de plus frappant sur ce disque, même si cette impression est difficile à préciser. S'agit-il de cette tendance à prendre un genre musical, comme le jazz, à le triturer dans l'électro, avec moult samples et à le transcender en quelque sorte ? Ou encore cette espèce d'ambiance un peu loufoque qui plane tout du long ? [3] Je ne sais pas, mais cette impression est poignante, et Funkunfusion a beau balayer un spectre particulièrement large on sait que l'on écoute du Ninjatune. Je regrette que cette cohérence ait été perdue avec le temps. Les dernières productions du label telles Fog, The Long Lost ou Bonobo, bien qu'ayant leurs qualités, marquent un virage particulièrement net dans ce qu'il produit. Ninjatune a perdu son identité.

Funkungfusion incarne bien l'identité initiale du label, et c'est pour ça que replonger dedans est un plaisir. Cela dit tout n'est pas présent sur la compilation, et je recommanderais de compléter la sélection avec les morceaux de ZENCD: A Ninjatune Retrospective afin d'avoir un ensemble quasi complet du meilleur de cette époque.

Notes:
[1] Ce morceau devait d'ailleurs me faire découvrir ce courant musical et m'emmener du côté d'outcaste, dont l'émergence date aussi de cette époque, la compilation New Breed, véritable révélation à mes yeux elle aussi, étant sortie tout juste deux mois avant Funkungfusion... retour à l'article

[2] Toujours dans ce registre de compilation à l'influence notoire, je me souviens qu'à cette époque, j'avais une aversion prononcée pour tout ce qui était Hip-Hop vocal. Au point de considérer que ce morceau (et dans une moindre mesure, celui qui le précéde de Silent Poets) gâchait le premier CD. Et petit à petit, à force de l'entendre, c'est bel et bien ce morceau qui devait me réconcilier avec le genre.retour à l'article

[3] A titre d'exemple, More Beats & Pieces finit par arriver, on ne sait trop comment, sur un sample provenant de Pierre et le Loup, de Prokofiev. Les Paroles de Fish sont absolument délicieuses d'absurdité, etc. Hors Funkungfusion on retrouvera cette tendance forte dans les productions de Kid Koala. retour à l'article

Posté par matteo

Contributeur de magm3 depuis le début (ou presque), en particulier sur les aspects techniques. Je suis particulièrement intéressé par la littérature fantastique (classique et contemporaine), le cinéma d'art et d'essai, la musique électronique (balayant large du breakbeat aux productions expérimentales type Raster Noton). Actuellement ingénieur en informatique.
Commentaires (1) Trackbacks (0)
  1. En effet, Funkungfusion correspond à la meilleure période de Ninja Tune. Cependant, je serais curieux d’avoir l’avis de quelqu’un qui découvrirait cette musique au jour d’aujourd’hui. J’ai l’impression que le son Ninja Tune de cette époque a tout de même pris un coup de vieux, surtout les productions criardes comme DJ Food (à part peut-être Kaleidoscope), Kid Koala, Up Bustle & Out…

    Beaucoup de signatures sont cependant suffisamment bonnes pour rester intemporelles mais je ne sais pas si ce sont celles qui ont le plus participer à l’appréciation du label à l’époque.

    Enfin, je nuancerai tes propos sur l’avant-gardisme du label en précisant que nous étions tellement néophytes que nous attribuions à Ninja Tune des choses qui ne leur reviennent peut-être pas tant que ça. Par exemple, l’Asian Vibes dont tu parles n’est clairement pas du fait de Ninja Tune, ils n’ont d’ailleurs qu’une sortie dans ce goût là, cela correspondait simplement à surfer sur une vague de mode londonnienne.

    Et puis, même si elle n’a pas été aussi fondamentale pour notre expérience personnelle, je pense que la compilation Xen Cuts mérite aussi que l’on s’y attarde à nouveau.


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