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A Sufi and a Killer, de Gonjasufi

Posté le 14 juillet 2010

Warp est un label extrêmement respecté dans ces colonnes, et au fil de son histoire il nous a surpris (positivement comme négativement) un certain nombre de fois. Personnellement, la dernière grosse surprise a dû être avec la sortie sur ce label des groupes type Gravenhurst ou encore Grizzly Bear, qui marquait un virage assez net avec les production electronica/hip-hop qui jusque lors étaient sa marque de fabrique. Avec A Sufi and a Killer de Gonjasufi, Warp réitère et ne manquera pas d'interloquer une nouvelle fois, signant un album véritable ovni, qui a de grandes chances de devenir culte.

A l'origine du disque il y a un artiste, Sumach Ecks, aka Gonjasufi, professeur de Yoga, fumeur de ganja, rappeur à ses heures perdues qui signe chez Warp par l'entremise de son ami Flying Lotus. Une sorte d'archétype d'artiste mystique, au parcours atypique, à lire ses interviews, dans pitchfork ou encore dans libération (oui... libé, le quotidien français), on découvre un personnage au parcours presque caricatural (la famille d'immigrés, les petits boulots, la spirale de la drogue qui le mena jusqu'à la rue, puis le retour à la vie grâce à la rencontre de celle qui deviendra son épouse, au Yoga et à la Musique), à tel point qu'on en vient à se demander si tout cela n'est pas trop gros pour être vrai...

Et puis on insère le disque dans sa platine. La première réaction est un hoquet de surprise, on retourne la boîte, on vérifie, c'est bien sorti chez Warp. Et à la fin de la première écoute, il faut se rendre à l'évidence: il s'agit bien d'un des disques les plus difficiles à catégoriser et l'un des disques les plus intéressants sortis par le label anglais depuis plusieurs années. L'album est produit par Gaslamp Killer, Flying Lotus et Mainframe. On retrouve leur marque (abstract)Hip-Hop tout du long, comme des repères réguliers plus que comme fil conducteur. En effet, l'album tient d'avantage d'une sorte de mashup permanent de sonorités inattendues: rock 70s, triphop, blues, indian sound... on est dans un état de surprise continu, on ne sait jamais ce que nous réserve la piste suivante. Le tout est teinté d'une ambiance sonore globalement vintage, parfois objective (avec l'ajout de craquements types vieux vinyls), parfois plus diffuse et difficile à qualifier. Peut-être est-ce la voix de Gonjasufi, souvent sévèrement filtrée. Elle est d'ailleurs assez peu rythmée façon HipHop. Ainsi ceux que ce type de chant révulse ne devraient pas être rebutés par le disque. Le choix de ce filtrage peut laisser perplexe, mais accentue encore l'impression "vintage" et le sentiment d'intemporalité, la performance vocale tient au final plus du blues/jazz que du flow HipHop.
Mais le plus surprenant dans tout ça est que l'album arrive à former un tout cohérent et évite, avec brio, le travers d'un patchwork sans queue ni tête. D'où vient ce fil conducteur ?

Dans l'article de libération, Gaslamp Killer rapporte que pour Gonjasufi "il n’y a pas de futur sans passé". L'artiste lui-même, dans l'interview de ce même article témoigne de son respect profond pour ses ancêtres. D'un point de vue purement musical, cela apparaît, clairement pour peu qu'on prenne le temps d'y prêter attention. C'est peut être là que réside la clé de l'album. Les genres musicaux qui y sont présents, dès qu'on essaye de les placer, sont tous sur l'arbre généalogique, ou dans la descendance du HipHop: du blues au TripHop en passant par certaines branches du rock 70s psyché. Finalement le fil conducteur que l'on pressent mais que l'on peine à qualifier est, je pense, situé ici: dans une forme de synthèse de la généalogie du HipHop parfaitement exécutée, sans travers encyclopédique, sans prétention, bref, parfaitement pure et authentique.

Aussi inattendu que brillant, Gonjasufi nous livre avec A Sufi and a Killer un premier album retentissant. Véritable ovni dans la production de Warp, mais aussi dans la catégorisation musicale en général, ce qui est loin d'être une mauvaise chose, il saura je pense plaire au plus grand nombre sans pour autant tomber dans les travers de la pop, du commercial, bref du mainstream en général. L'oreille attentive y décèlera des influences multiples, synthétisées ici d'une façon unique et rafraîchissante. Un véritable travail créatif et novateur. Chapeau bas ! Très bas même. Mon coup de coeur 2010. Jusqu'à présent...

Posté par matteo

Contributeur de magm3 depuis le début (ou presque), en particulier sur les aspects techniques. Je suis particulièrement intéressé par la littérature fantastique (classique et contemporaine), le cinéma d'art et d'essai, la musique électronique (balayant large du breakbeat aux productions expérimentales type Raster Noton). Actuellement ingénieur en informatique.
Commentaires (4) Trackbacks (0)
  1. Je viens de faire un premier tour d’horizon, ça a l’air effectivement très créatif. A la première écoute, ça m’évoque très clairement les atmosphères de Homelife (la bande d’illuminés qui a signé quelques disques chez Ninja Tune atour de 2004) et à certaines sorties de la nébuleuse Anticon.

    J’attends de voir ce que ça donne sur le long terme (je suis assez sceptique de ce point de vue là) mais c’est en tout cas une bonne signature. Cela dit, pour faire mon rabat-joie, j’aurais tout de même préféré voir ça signé sur un autre label et que Warp revienne à sa ligne artistique du temps du duumvirat… Mais bon, on peut toujours rêver 🙂

  2. Alors moi aussi je suis très, mais alors très sceptique sur le long terme. On peut même dire que je ne me fais aucune illusion. Pour moi c’est un album One Shot, à considérer comme tel. Mais qui sait… nous serons peut être surpris…

    Quant à la ligne éditoriale de Warp… je suis sur le fond d’accord avec toi, mais tant qu’ils en signent encore de l’electronica, s’ils ont envie de signer du Grizzly Bear aussi, après tout, bien peu nous chaut non ? 😉

  3. Ouaip, sauf que l’electronica qu’ils signent n’est que celle des (souvent excellents) « blockbusters » qu’ils ont toujours signés. Il n’y a plus la recherche d’avant-gardisme en electronica d’antan. C’est dommage car étant donnée leur réputation, ils doivent recevoir bon nombre de démos intéressantes. C’est ça que je leur reproche.

    Au-delà de ça, j’aime personnellement bien les labels avec une ligne artistique cohérente, ceux où tu peux à peu près acheter un disque à l’aveugle. C’est pour ça que j’aimais bien le temps des sous-divisions chez Ninja Tune par exemple. Mais je comprends que d’un point de vue marketing ça ne soit pas très rentable comme démarche.

  4. Un album de remix à venir, cf l’article sur XLR8R avec un remix de Mark Pritchard (le mec de Global Communications, Jedi Knights, Harmonic 33…) en écoute.

    Il y a du beau monde (même si il y en a un paquet que je connais pas).


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