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Faites le mur !, un film de Banksy

Posté le 15 décembre 2010

Avant toutes choses, bien établir le contexte ; Ami lecteur, tu le sais, je suis très intéressé par le street art. Voilà déjà plusieurs années que je suis les oeuvres de Banksy, Shepard Fairey, que je connais Space Invader. D'ailleurs lecteur, si tu lis assidûment ce blog depuis les nombreuses années qu'il existe sous différentes formes, tu les connais aussi, parce que nous t'en avons déjà parlé. Sinon, les archives sont là pour ça (enfin, je crois, parce que personnellement, je n'ai pas le courage de m'y replonger).

Nonobstant, une petite piqûre de rappel pour ceux qui ne connaissent pas Banksy. Il est probablement l'un des street artists, donc artistes de rues (car oui, je sais que certains d'entre vous lecteurs, n'aiment guère l'anglicisation francophonique), les plus connus du monde au côté de Shepard Fairey (Obey! mais surtout pour les néophytes, la fameuse affiche d'Obama avec le mot 'Hope'). Et il n'est pas connu pour rien, ses oeuvres allant de la peinture au pochoir dans les rues de diverses villes du monde au mur séparant Israël et la Palestine, en passant parfois  par certains musées tels le Louvre (mais pas longtemps dans ces cas-là). Il touche aussi à la sculpture (l'une d'entre elles ayant intégré la collection permanente du Museum d'Histoire Naturelle de Londres, il est fort on vous dit) et a, pour certaines de ses expos fait quelques happenings plus que surprenants. Toutes ses oeuvres ont cependant un point commun : une forte connotation politique doublée d'un humour à l'acide à la causticité évidente. Un mélange détonnant qu'il maîtrise suffisamment bien pour avoir acquis ses lettres de noblesse.

Et le voilà donc désormais à la réalisation de ce que certains tentent de faire passer pour un documentaire. Je dis que certains tentent, mais en même temps, ils n'ont pas tout à fait tort. Sauf que, comme c'est Banksy qui s'y colle, comme toutes ses oeuvres, la chose devient assez inclassable tellement elle suit son propre chemin. Ainsi l'idée première est d'offrir une vitrine au street art, de faire comprendre au monde les fondamentaux de cette culture. L'idée, d'autres l'ont eue, et au départ, ce n'est même pas Banksy qui la met en route, c'est son ami (ou ex-ami, vers la fin, on ne sait plus trop) Thierry Guetta, aussi connu sous le nom de Mr. Brainwash (ce qui signifie Monsieur Lavage-de-cerveau, pour ceux que l'anglais rend chatouilleux).

Thierry Guetta est un français exilé à L.A. Il y est propriétaire d'une boutique qui vend des fripes vintage en les faisant passer pour le top de la mode dans le quartier le plus bobo de la ville. Du coup, ses fripes, il les vend cher. Un jour, Thierry Guetta se retrouve avec une caméra en main, et il ne la quitte plus jamais. Il filme tout, mais sans jamais revoir les rushes, sans jamais tenter de savoir si ce qu'il filme vaut le coup ou pas. Et encore plus tard, il découvre les oeuvres de son cousin, Space Invaders. Pas le jeu vidéo, mais celui qui pose des petites mosaïques représentant les extra-terrestres dudit jeu un peu partout dans les villes. Choc et révélation pour Thierry, il va filmer les street artists, immortaliser cette culture. De fil en aiguille, il en arrive à rencontrer M. A, Shepard Fairey et surtout le très discret Banksy. Comme il est un peu taré mais réglo, la plupart lui accordent l'autorisation de filmer. Un certain épisode finit de convaincre Banksy que Thierry est même plus que réglo. Et puis comme Thierry reste après la pose des oeuvres, il peut montrer aux artistes la réaction du public, une dimension que eux n'avaient pas, mais qu'ils trouvent aussi intéressante.

Vient le moment où Banksy colle Thierry le dos au mur. L'expo de Banksy à L.A. fait beaucoup de bruit, mais peu de gens s'intéressent vraiment au message, la plupart ne cherchent qu'une partie du buzz. Banksy dit donc à Thierry qu'il est temps que celui-ci sorte son film. Et quand Banksy le voit, de ses propres mots, "c'est de la merde". Banksy décide donc de prendre le projet en main, et dit à Thierry de retourner à L.A. et d'y faire de l'art, une petite expo où il invitera quelques potes à boire un peu de vin, pendant que lui tâchera de faire le film. Sauf que Thierry décide de faire une expo géante, et qu'en plus, il y réussit.

C'est de ce moment que le projet de faire un film sur le street art devient plus celui d'un film sur le type qui a tout pris au street art, en a appris la culture, a gagné les confiance de ses acteurs, et s'est peut-être laissé emporté par le tourbillon de folie qu'il entretenait lui-même. Pour l'exposition, Banksy avait envoyé cette ligne pour soutenir un peu son ami : "Mr Brainwash est une force de la nature. Un phénomène. Peut-être pas dans le bon sens du terme." Une phrase prémonitoire, car sur la fin, Banksy avoue qu'il ne contrôle plus du tout le monstre qu'il a au moins contribué à créer, l'accusant de ne pas avoir respecté les règles, tout en avouant immédiatement qu'il n'y en a jamais vraiment eu, se demandant s'il faut considérer Thierry Guetta comme un couillon monumental à la chance inespérée, ou si celui-ci a réussi l'oeuvre ultime, celle qui montre la vacuité d'un système ne fonctionnant finalement plus que sur le buzz et non la valeur intrinsèque des oeuvres, le message qu'elles portent. Autant vous le dire tout de suite, Shepard Fairey, bien qu'un peu plus diplomate, se pose la même question.

Tu excuseras donc, lecteur, cette description longue et détaillée du film, qui ne t'empêche en rien d'aller le voir, si tu le peux, et qui ne te gâchera rien. Car ce qui devait être un documentaire sur le street art devient quelque chose de plus subtil, de plus intense, de plus vrai. C'est une véritable fable moderne. La culture de cet art que nous somme nombreux à aimer de tout notre coeur, que nous nous réjouissons de voir dans les galeries tant que nous pouvons aussi le contempler dans la rue, cette culture de l'interdit n'aurait pu être mieux retranscrite. Ses dérives non plus, son principal danger, le pouvoir corrupteur de l'argent encore moins. Mais l'image la plus forte du film reste de voir un artiste majeur tel Banksy, figure anonyme mais connue, se demander sincèrement si lui aussi fait désormais partie de ce système, ou s'il est finalement resté fidèle à lui-même. C'est la seule question à laquelle il n'apporte pas de réponse. Peut-être parce que, du moins je l'espère, la réponse, il la cherche encore, à travers son art.

Posté par tibo

Co-fondateur du projet, passionné par tout ce qui touche de près ou de loin à la culture au sens large, des jeux vidéo aux arts graphiques en passant par la musique, je cherche avant tout à faire partager mes coups de coeurs tout en découvrant de nouveaux sujets.
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