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La solitude des nombres premiers, de Saverio Costanzo

Posté le 19 juin 2011

Affiche du filmAlice et Mattia sont socialement inadaptés. Solitaires, ils demeurent chacun traumatisés par un évènement au cours de leur enfance. Leurs chemins se croisent au collège, alors qu'ils essuient des railleries incessantes de leurs camarades, et c'est tant bien que mal qu'ils construisent une partie de leur vie ensemble sans jamais pour autant se trouver vraiment. Mattia finira par trouver un refuge dans l'immatérialité des mathématiques dans lesquelles il excelle, Alice dans la photographie.


Nous en avions parlé fin 2009 lors de la sortie de la traduction du roman en France. Et voilà qu'en toute logique --le roman fut un succès titanesque-- sort sur nos écrans une adaptation cinématographique ! Attention, nous parlons bien d'un succès titanesque pour un roman puisqu'on nous annonce plus d'un million d'exemplaires vendus en Italie, ce qui ne cesse de me surprendre tant l'histoire me semble violente et peu accessible. En France, le roman a connu un certain succès aussi, bien que je ne parvienne pas à trouver les chiffres de vente. C'est donc sans surprise que l'on se trouve face à une adaptation cinématographique aujourd'hui.

Pour autant, les surprises vont commencer dès la lecture de la fiche technique: l'auteur du roman, Paolo Giordano, figure en tant que co-scénariste, au côté de Saverio Costanzo, le réalisateur lui-même. Tiens donc... ce fait est suffisamment rare pour faire arquer un sourcil, les auteurs se contentant généralement de vendre leurs droits et n'apparaissent généralement que sous la forme d'une citation de type "d'après le roman de...". D'après l'interview du réalisateur contenue dans le dossier de presse du film, l'auteur du roman a activement « participé à la destruction et à la recréation de son livre et de son histoire ». De quoi faire arquer un deuxième sourcil à ceux qui n'auraient pas vu le film.

Il s'avère en effet que si le roman suivait une trame essentiellement linéaire, le film pour sa part suit une trame temporelle totalement déconstruite. Les flashbacks s’enchainent, et l'on se retrouve projeté entre l'enfance, l'adolescence et l'age adulte d'Alice et Mattia, sans qu'aucun répit ne soit offert au spectateur. Un choix pour le moins audacieux de la part du réalisateur et des scénaristes.

Le réalisateur a utilisé, de son propre aveu, comme fil conducteur la métamorphose des corps d'Alice et Mattia pendant vingt ans en guise de fil conducteur. Et ces corps qui changent sont bien la clé de la compréhension du film. D'une part d'une façon très superficielle, ils éclairent instantanément sur la période de la narration: voir Mattia ou Alice enfant, adolescent ou adulte ne laisse planer aucun doute sur où l'on se situe dans le temps. On ne peut en effet confondre les trois acteurs et actrices. D'autre part il y a, d'une façon bien plus profonde cette fois, un rapport étroit entre la physiologie des acteurs et leur bien être intérieur. Alba Rohrwacher, qui joue Alice adulte a perdu dix kilos pour rendre à l'écran son malaise final, Luca Marinelli en a pris quinze... De plus, comme le souligne le réalisateur dans son entretien, ces changements corporels facilitent d'autant la compréhension d'une ellipse temporelle longue.

La narration déconstruite fonctionne donc parfaitement sur un plan technique et est réalisée d'une main de maître par Saverio Costanzo. Le résultat sur le fond est du même acabit. C'est par touches successives et de façon parallèle que l'on découvre les traumatismes multiples que subirent les protagonistes. De l'enfance à l'adolescence Alice et Mattia ne connurent de tranquillité, et si l'origine de leurs troubles peut se trouver dans un événement déclencheur au cœur de l'enfance, la continuité des agressions sociales les empêche bel et bien de raccrocher à la normalité. Ayant vécu l'essentiel de leur vie séparés, raconter leur histoire comme dans le roman aurait obligé le réalisateur à une double trame qui se rencontre par instant avant de se délier... Un ennui des plus mortels, et un déjà-vu sempiternel. L'idée brillante cette fois est de tout raconter en parallèle, de mettre les évènements marquants, d'un côté comme de l'autre, en regard et de montrer de façon brutale les similitudes de ces deux vies, si proches mais pourtant si lointaines. Aucun doute n'est possible, sur le fond, l'essai était audacieux mais parfaitement transformé !

Je terminerai donc cette chronique en réaffirmant le fait que ce film m'a énormément plu. Tout y est bon, mais c'est la trame scénaristique qui m'aura le plus surpris et emballé. Les performances des acteurs sont tout de même à signaler. Alba Rohrwacher est tout juste brillante, et le rôle de Mattia semble avoir été fait pour Luca Marinelli. Un seul regret cependant: ce film passe dans très peu de salles ! 7 salles à Paris, 3 salles à Lyon, 1 salle à Tours la première semaine... Si ce film fait un four, outre les mauvaises critiques qu'il reçoit, peut être aurait-il fallut lui laisser sa chance ?

Posté par matteo

Contributeur de magm3 depuis le début (ou presque), en particulier sur les aspects techniques. Je suis particulièrement intéressé par la littérature fantastique (classique et contemporaine), le cinéma d'art et d'essai, la musique électronique (balayant large du breakbeat aux productions expérimentales type Raster Noton). Actuellement ingénieur en informatique.
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