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Stalker, de Arkadi et Boris Strougatski

Posté le 18 mars 2011

Credit Editions Denoël Des visiteurs extraterrestres sont venus sur Terre, six fois, sans établir de contact direct. Après leur départ, derrière eux, ils ont laissé des endroits dévastés, où les lois de la physique telles que nous les connaissons sont faussées, et où trainent des objets qu'ils ont abandonnés. Ces endroits, d'une dangerosité mortelle sont qualifiés de "Zone", et des hommes qualifiés de "stalkers" s'y aventurent illégalement afin d'en ramener ces précieux objets que l'esprit humain peine à appréhender: mouvements perpétuels, batteries inépuisables, ...

Le roman suit la vie de Redrick Shouhart, stalker, qui explore illégalement la Zone à la recherche des artefacts laissés par les Visiteurs. Il s'agit là de son unique moyen de subsistance pour lui et sa famille, et il sait bien qu'il risque au mieux la prison et au pire la mort, ou serait-ce l'inverse ? Mais la Zone exerce sur lui une attirance et une fascination dont il peine à se défaire. C'est à travers ses yeux que l'on découvre le jargon des stalkers qui qualifie chaque phénomène inexpliqué d'un terme argotique pittoresque: "calvitie de moustique" pour ces zones où la gravité est décuplée, "gelée de sorcière" pour une substance gélatineuse à la dangerosité mortelle... D'ailleurs tous possèdent un surnom, Redrick, roux, est naturellement "Rouquin", un collègue noir est "Cirage", ...

L'ambiance du roman est lourde et désespérée, et c'est cela qui le rend aussi prenant, et ce, aussi rapidement. L'humanité, dans son ensemble est complètement désemparée face aux "visites" qu'elle ne comprend pas. Une chose est sûr: elle ne peut plus se considérer comme la seule civilisation habitant l'univers, et cela sème le trouble dans grand nombre d'esprits. Mais pire encore, toutes les bases de la physique et des sciences sont chamboulées par les artefacts laissés derrière les visiteurs, parmi lesquelles des principes pourtant réputés infaillibles comme le premier principe de la thermodynamique...

Stalker présente une mise en abîme de l'humanité, et elle est explicite lors du chapitre 3, avec la conversation entre Pillman et Nounane, le premier grand scientifique, le second représentant en équipements. Lors d'un dialogue animé ces deux personnages se livrent à un parallèle entre ce que l'homme ferait subir à la nature en laissant derrière lui les restes d'un pique-nique et ce que les visiteurs ont fait subir à l'homme en s'arrêtant en chemin sur Terre ([1]). Voilà qui remet âprement l'homme à sa place, et qui donne une réponse cinglante à la question incessante: mais pourquoi ne sont-ils pas entrés en contact ? Tout simplement parce qu'à leurs yeux, nous étions insignifiants. Entre nous, vous essayez souvent d'entrer en contact avec des limaces ? De façon construite et attendant une réponse ? Et si d'aventure vous essayez, qui vous dit que votre mode de communication, peut être avec un bâton, n’apparaitrait pas, à leurs "yeux", comme une "calvitie de moustique" ?

Un roman qui est réputé pour avoir marqué les esprits, au point, nous apprend le quatrième de couverture, que les personnes dépêchées pour confiner le réacteur de Tchernobyl en 1986 furent appelées des Stalkers... Adapté au Cinéma par Andrey Tarkovskiy, en jeu vidéo par GSC Game World, cette réédition en français est salvatrice pour rafraichir les esprits et attirer l'attention une nouvelle fois sur cette œuvre qui aurait pu repasser sous les radars et sombrer dans l'oubli sous nos latitudes ce qui aurait été fort regrettable.

Assurément un chef d'œuvre. D'une part pour ce qui est de la façon dont le thème est abordé, cette idée de l'insignifiance de l'homme que ce dernier se prend en pleine face, avec violence et incrédulité. Mais aussi pour le style, percutant qui retranscrit à merveille cette ambiance désenchantée d'une humanité désemparée, mais qui a néanmoins décidé de survivre malgré tout. À défaut de pouvoir comprendre, l'homme a décidé de s'adapter, ainsi ramené à sa juste place d'animal terrien...

  • Stalker (site chez l'éditeur)
  • Auteurs: Arkadi et Boris Strougatski
  • Titre original: Pique-Nique sur le bas-côté (Пикник на обочине)
  • Année de parution: 1972 pour la première édition, 2010 pour la présente
  • Présente édition sous la direction de: Viktoriya Lajoye
  • Traduction du russe: Svetlana Delmotte
  • Couverture: Lasth (site)
  • Éditeur: Denoël, collection Lunes d'encre
  • ISBN: 9782207260418

Notes:
[1] Il s'agit d'ailleurs là de l'idée qui a mené à la génèse du roman, comme l'explique Boris Strougatski dans une interview donnée à Libération en Juin 2010 consultable ici (retour).

Le roman, dans la présente édition, est suivi d'une bibliographie des œuvres d'Arkadi et Boris Strougatski établie par Patrice Lajoye. On y apprend que beaucoup des romans des auteurs ont été révisés après la Perestroïka. Les versions non censurées, et d'autres inédits sont disponibles gratuitement sur le site des auteurs.

Posté par matteo

Contributeur de magm3 depuis le début (ou presque), en particulier sur les aspects techniques. Je suis particulièrement intéressé par la littérature fantastique (classique et contemporaine), le cinéma d'art et d'essai, la musique électronique (balayant large du breakbeat aux productions expérimentales type Raster Noton). Actuellement ingénieur en informatique.
Commentaires (1) Trackbacks (1)
  1. Stalker m’est aussi apparu comme une sorte de critique du rideau de fer. Les objets laissés par les extraterrestres du roman pouvant facilement être comparés aux produits de l’ouest que certains contrebandiers faisaient passer dans l’ex URSS, une zone pouvant très facilement être comparée à la ville de Berlin pendant cette période.

    Une façon de critiquer le régime de l’époque audacieuse, qui n’aura pourtant pas totalement échappé à la censure.


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